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Festival Carving on the Edge : Pratiques numériques axées sur la communauté dans un contexte autochtone en région éloignée

Tofino, Colombie-BritanniqueTofino (Colombie-Britannique)

Chercheure d’histoire : Margaret Lam
Personnes passées en entrevue : Brianne Dempsey, coordonnatrice des événements numériques et du marketing; détails financiers fournis par Hélène Descoteaux, coordonnatrice administrative et de projets
Date d’entrevue : le 19 août 2021

Le Carving on the Edge Festival fut fondé en 2010 par un groupe de sculptrices et sculpteurs ainsi que des artistes autochtones et non autochtones à Tofino en Colombie-Britannique afin de leur permettre d’approfondir les connaissances et l’échange culturel nécessaires pour soutenir leur pratique. Bien que le festival était originalement un événement annuel, il devint un événement bisannuel en 2019 afin de permettre à l’organisme de fournir du soutien et des services administratifs à leurs membres des quatre coins de l’île et d’ailleurs.

Brianne Dempsey, coordonnatrice des événements numériques et du marketing à Carving on the Edge, facilita la transition du festival en personne à un événement en ligne, ce qui n’aurait jamais été une priorité s’il n’y avait pas eu de restrictions liées aux regroupements et aux déplacements provoquées par la pandémie de COVID-19. Transférer cette forme d’art si pratique et méditative transmise de génération en génération dans un format numérique engendra de nombreux défis pour le festival.

Guidée par son souci indéfectible à appuyer et faire grandir les traditions côtières de sculpture sur bois, l’édition numérique du festival a maintenu l’impact humain désiré tout en créant de nouvelles façons pour les artistes de créer.

L’innovation : Marketing numérique dans un contexte autochtone en région éloignée

Photo by Chris Oouget of Robinson Cook

Bien que l’innovation soit souvent associée à de nouvelles approches, la sculpture sur bois que le festival célèbre a des origines qui remontent à des centaines d’années. La réussite du festival en ligne était ancrée dans une compréhension de l’impact humain désiré et une approche qui consistait à ne pas présumer que les « meilleures pratiques » numériques peuvent s’appliquer systématiquement à chaque contexte.

Le changement avant la pandémie à un format bisannuel était en réponse à la demande croissante de la part des artistes pour du soutien administratif et à un désir d’élargir les activités de développement communautaire qui sont inséparables de la pratique artistique elle-même. Le festival joua un rôle démesuré en facilitant l’échange d’histoires et de connaissances entre les personnes participantes autochtones et non autochtones et en cultivant des relations de mentorat entre les sculptrices et sculpteurs chevronnés, les aînés dans la communauté et les jeunes.

Lorsque la pandémie de COVID-19 frappa, le festival fit face à un défi incroyable, soit la question de comment imiter la nature immersive et intime du festival dans un environnement virtuel. Bien que le comité d’organisation du festival avait plus de questions que de réponses, il reconnut très tôt la nécessité d’avoir son propre soutien numérique. Le nouveau rôle de coordonnatrice des événements numériques et du marketing fut créé pour appuyer le festival et l’ensemble de l’organisme.

Le défi : Transférer une expérience immersive et intime à un format numérique

La sculpture est une expérience très personnelle et souvent solitaire. En revanche, les expériences numériques peuvent souvent sembler impersonnelles. À cause de cela, beaucoup d’artistes sculpteurs hésitaient et étaient incertains quant au nouveau format du festival, qui comprenait des ateliers et des programmes préenregistrés, ainsi que des séances en direct sur Zoom. D’autres personnes s’inquiétaient que les connaissances traditionnelles relatives aux pratiques de sculpture partagées en ligne ne seraient pas gérées correctement et que des liens significatifs entre les gens qui participent ne seraient pas faisables ou possibles.

Par exemple, un des sculpteurs enregistra une série en cinq parties qui introduisait le public aux principes fondamentaux de la sculpture sur bois. Faire des démonstrations devant une équipe de production vidéo plutôt que devant un public n’était pas naturel pour lui et le rendit mal à l’aise. Il exprima aussi de l’hésitation à l’idée de partager les vidéos en ligne.

Du côté du public, beaucoup des personnes qui participaient au festival n’étaient pas adeptes de la technologie, ce qui n’était pas surprenant compte tenu de l’âge et de la connectivité limitée au sein de cette communauté côtière éloignée dont la population est inférieure à 2 000 personnes.

Le comité organisateur déploya des efforts considérables pour fournir du soutien technique à toutes les personnes participantes qui en auraient besoin et fit cela tout en faisant la promotion des bienfaits d’accroître la sensibilisation aux pratiques traditionnelles de sculpture sur bois et leur accès, grâce à des vidéos préenregistrées et des vidéoconférences en direct. C’était un processus exigeant, mais aussi une occasion de tisser les relations humaines qui sont si fondamentales au succès du festival. Petit à petit, ces entretiens individuels bâtirent les sentiments de soutien communautaire et de confiance nécessaires à ce que tout le monde fasse confiance au festival en acceptant ce format numérique.

En tant que résidente de Vancouver transplantée au village côtier éloigné de Tofino, le parcours de Brianne comme professionnelle des communications numériques et du marketing offre une perspective importante sur ce à quoi une numérisation réussie peut ressembler dans un environnement autochtone en région éloignée. Par exemple, les pratiques de marketing numérique généralement acceptées présument que les efforts de marketing ciblent une foule anonyme. Dans le cas du festival Carving on the Edge, il s’agit en fait d’une communauté soudée qui partage des valeurs et des points de vue en commun. Dans un tel contexte, le marketing numérique est le plus efficace lorsqu’il reflète et amplifie les sentiments et les expériences des personnes appartenant à cette communauté.

Les critères de succès devaient aussi se concentrer moins sur le nombre ou la fréquence des messages et davantage sur l’efficacité de chaque message à promouvoir les types de relations et de liens sur lesquels le festival a été fondé. Des soins exceptionnels furent accordés à l’élaboration de messages pour les médias sociaux qui utilisaient de manière appropriée le langage écrit, oral et visuel pour refléter l’esprit de réconciliation au sein de la communauté locale. Par exemple, certains émojis couramment utilisés ont des significations différentes dans un contexte autochtone.

Les finances : Diverses sources de financement

L’édition numérique du festival avait un budget de 116 500 $, représentant plus de 80 % du budget de fonctionnement annuel des festivals précédents. Les dépenses se ventilent de la manière suivante :

  • Refonte du site Web, abonnements aux logiciels (c.-à-d., Zoom et MailChimp) – 9 000 $
  • Honoraires pour les artistes – 37 000 $
  • Dépenses liées aux artistes (fourniture, déplacement, hébergement) – 3 000 $
  • Marketing – 2 500 $
  • Coordination du projet – 32 000 $
  • Administration – 23 000 $
  • Parties contractantes (marketing, production vidéo) – 8 000 $
  • Autres coûts (recherche, sensibilisation, nourriture, etc.) – 2 000 $

Le festival fut appuyé par divers bailleurs de fonds, dont le BC Arts Council, le ministère du Patrimoine canadien, le Clayoquot Biosphere Trust, le programme Destination BC Tourism Events, le Alberni Clayoquot Regional District et Tourism Tofino. Dans une année typique, le festival embauche environ 100 bénévoles pour la planification, la mise en œuvre et l’évaluation du festival, dont les membres du conseil d’administration qui contribuent au-delà des attentes afin d’en assurer le succès. En offrant le festival en version numérique, les bénévoles devaient être dotés de différentes compétences et expériences, particulièrement en matière de technologie, ce qui entraîna des problèmes de recrutement.

L’inscription au festival est normalement gratuite et des subventions sont offertes pour les ateliers qui comportent des frais d’inscription. Pour l’édition numérique, tous les éléments du festival étaient gratuits, mais les efforts de financement du festival virent un succès substantiel : le festival amassa près de 2 500 $ en dons, en comparaison à la somme de 700 $ à 1 000 $ qu’il amassait normalement pour les éditions en personne. Le résultat fructueux des activités de financement était attribuable aux efforts entrepris pour rediriger les personnes inscrites à une page de dons immédiatement après avoir terminé leur inscription en ligne.

L’impact : Renforcer les voies pour l’échange culturel et la réconciliation

Les connaissances et l’échange culturel qui sont découlés du Carving on the Edge Festival ne sont pas toujours visibles et quantifiables. Toutefois, ils se laissent entendre dans la façon dont les personnes participantes autochtones et non autochtones ont des échanges et des discussions véritables incarnant l’esprit de réconciliation. Ils peuvent aussi être perçus dans la façon dont les jeunes forment des liens et interagissent avec les aînés, ce qui représente une occasion de surmonter le trauma intergénérationnel causé par les systèmes coloniaux qui continuent de blesser et de marginaliser les peuples autochtones au Canada. Le festival offrit un exutoire aux gens de Tofino pour diriger leur énergie vers quelque chose de profondément significatif, ce qui aida à attirer le soutien de stations de radio et de journaux locaux.

Ce qui réunit ce groupe aussi diversifié était une passion commune pour la sculpture sur bois traditionnelle — une pratique méditative profondément liée à la terre et une tradition qui survit grâce à la transmission intergénérationnelle de connaissances.

Cet amour profondément partagé pour la sculpture sur bois cultiva un esprit de réconciliation et une voie culturelle entre les personnes autochtones et non autochtones de différentes générations dans ce petit village au bout de tous les chemins. C’est ce même esprit qui fit de l’édition numérique du festival une expérience si significative pour tout le monde, à un moment où ils avaient le plus besoin d’être ensemble, même quand la technologie elle-même peut poser un obstacle.

Les leçons : Accorder la priorité à l’impact humain des expériences numériques et saisir l’occasion de faire les choses différemment

Il y a quelques points importants sur la façon d’élaborer nos pratiques numériques qui peuvent être glanés de l’expérience du festival :

1. Identifier et accorder la priorité à l’impact humain des expériences numériques.

Lors de la production de toutes expériences numériques, il est essentiel d’avoir une compréhension profonde des valeurs de son auditoire afin de les refléter dans la conception de l’ensemble de l’expérience. Le processus de planification devrait comprendre l’investissement de temps nécessaire en avance pour appuyer les personnes qui contribuent et qui participent. Cela peut être traité comme une occasion d’accroître la compréhension du niveau de confort des personnes participantes aux outils et aux appareils numériques, ainsi que leur accès à ceux-ci.

2. Être conscient de la nature urbaine et occidentalocentrique des « meilleures pratiques » numériques.

Les meilleures pratiques sont un excellent point de départ pour commencer à améliorer les compétences numériques, mais il est important de les évaluer avec un œil critique, guidé avec une compréhension de la communauté cible. En particulier, il existe différentes normes propres à la culture numérique. Il est aussi important de prêter attention à la façon dont le langage, les images et d’autres médias sont utilisés par la communauté cible pour communiquer par le biais du numérique.

3. Voir et saisir les occasions de faire les choses différemment mènent à l’innovation et à la résilience.

Ceci implique de prendre le temps de réfléchir au « pourquoi » des approches numériques qu’un organisme artistique pourrait avoir adopté et considérer si ces approches s’alignent avec les valeurs de la communauté. Les organismes devraient s’adonner à une réflexion courante sur leurs propres pratiques numériques. Ce processus n’est pas toujours facile, mais il peut le devenir avec de la pratique.

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