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Fille de foin, un partenariat audacieux entre Laïla Mestari et le centre d’artistes LOBE

Chicoutimi & Montréal, QuébecChicoutimi & Montréal (Québec)

Chercheure d’histoire  : Myriam Benzakour-Durand
Personne passée en entrevue : Laïla Mestari
Date d’entrevue : 21 juin 2021

Artiste montréalaise née à Casablanca au Maroc, Laïla Mestari est animée par un dialogue entre les arts visuels et les arts vivants. Sa pratique artistique est multiple : photographies, œuvres textiles, installations, vidéo-performances et dessins. Son dernier projet, Fille de foin, fut sélectionné par le centre d’artistes LOBE à Chicoutimi et fut mis en exécution en plein cœur de la deuxième vague de la pandémie de COVID-19, alors que toutes les activités artistiques étaient à l’arrêt. Chaque année, le centre LOBE invite un commissaire qui choisit des artistes et les accompagne pendant leur projet de création. Contrairement au commissariat habituel où l’artiste crée et le commissaire décide comment présenter les œuvres, le centre LOBE fait du commissariat expérimental, qui se traduit par un accompagnement tout au long du processus de création de l’artiste invité.

Le partenariat entre Laïla et le centre d’artiste LOBE est un modèle d’audace, de résilience et de travail passionné, qui a permis une adaptation du projet aux circonstances très particulières qu’imposaient les mesures sanitaires.

Le défi : présenter l’art en plein milieu d’une pandémie

Lorsque l’équipe du LOBE avait prévu accueillir Laïla dans la galerie en novembre 2021, le contexte pandémique à Chicoutimi était extrêmement tendu et les règles sanitaires changeaient fréquemment. Les centres artistiques étaient des fois considérés comme des lieux commerciaux, des fois comme des lieux culturels. Par conséquent, les règlements qui s’appliquaient étaient complexes à gérer. À plusieurs reprises, Laïla pensait perdre son contrat avec le centre LOBE, puisque l’équipe ne savait pas si eux-mêmes pouvaient aller travailler. Puis, lorsque le centre d’artistes a fait comprendre à Laïla qu’ils allaient annuler l’exposition, car elle n’était pas considérée comme “essentielle”, elle s’est fâchée et a demandé plus d’audace de leur part.

C’était une période vraiment ambiguë à ce moment-là. Et les centres d’artistes doivent vraiment êtres «by the book», car ils sont subventionnés. Puis je leur ai dit «pour vrai je comprends que vous ne voulez pas être dans le pétrin, mais sérieux c’est vraiment triste de dire aux artistes de rester chez eux pour une ligne dans une loi qui dit que l’art ce n’est pas essentiel».

Finalement, après discussion avec leur conseil d’administration, l’équipe du centre a trouvé une façon de rendre le statut d’artiste de Laïla un statut de travailleur essentiel, pour qu’elle puisse avoir accès à la galerie pour travailler. Ils ont débloqué des fonds supplémentaires pour louer un logement et un véhicule, pour assurer un isolement quasi complet à l’artiste.

L’innovation : Pousser les limites de la diffusion

Autant l’artiste que l’organisme se sont adaptés au contexte en ce qui a trait au processus de création, à leur méthode de travail et à leur budget. Toutefois, là où il y a vraiment eu innovation des deux parties, c’est dans la diffusion de l’exposition : comment permettre au public de voir une exposition sans entrer dans la galerie?

Quatre solutions ont permis la présentation du projet.

Fille de foin, un projet artistique de Laïla Mestari.

  • D’abord, le choix du médium artistique : la vidéo. Sachant que les participants ne pouvaient pas entrer dans la galerie, la création vidéo semblait la meilleure option pour Laïla. Sa création était donc une installation vidéo pour un point de vue de l’extérieur du centre, visible de la fenêtre. Tout ce qui était dans la galerie se regardait comme si la fenêtre était une image d’un collage tridimensionnel dans un “shadow box”. La vidéo se prêtait bien, car les visiteurs étaient invités à passer le soir pour voir les lumières des téléviseurs et des projecteurs qui passaient à travers la vitre, comme si l’intérieur émanait. De plus, sachant que les gens n’allaient pas entendre la vidéo (en accord avec les mesures sanitaires), Laïla n’a pas investi son temps dans le travail sonore. Elle s’est adaptée tout au long de son processus de création aux limitations de ce qui allait être vu.
  • Ensuite, pour permettre une diffusion plus large de l’œuvre, le centre LOBE a contacté une compagnie publicitaire pour louer un espace d’affichage pour deux images sur un panneau publicitaire. L’image lumineuse affichée sur le grand boulevard faisait un lien avec l’exposition dans la galerie.
  • Puis, un lien fut créé avec l’équipe de la bibliothèque municipale. Fonctionnant elle aussi de manière limitée (les usagers pouvaient uniquement commander des livres par internet et aller les récupérer), les espaces inutilisés furent occupés par un téléviseur et une projection dans la vitrine qui donnait sur une place publique. Les diffusions étaient aussi en lien avec l’exposition à la galerie.
  • Finalement, un petit magazine papier fut créé sur l’exposition qui était distribuée sur place, mais qui allait aussi être distribué dans des foires en France et en Allemagne.

La collaboration de l’artiste et du centre a permis une diffusion maximale : autant Laïla a créé une exposition plus facilement diffusable, autant l’équipe du centre a trouvé des moyens originaux et en dehors de ses habitudes de diffusion de l’exposition.

Les avantages financiers : Cachet et développement artistique

En tant qu’artiste, Laïla est toujours à la recherche d’opportunités de carrière, d’événements plus ou moins rentables, d’expériences qui rapportent au niveau financier mais aussi au niveau de l’inspiration et de la créativité. La résidence avec le centre LOBE était définitivement une opportunité qui lui a rapporté à plusieurs niveaux. D’abord, pour le cachet d’exposition, mais aussi pour l’expérience technique et professionnelle acquise. Le soutien offert par l’équipe technique lui a permis de remonter sa capacité artistique, de bonifier son portfolio, de réaliser des œuvres de niveau professionnel et finalement, d’appliquer pour la maîtrise à la School of the Art Institute of Chicago où elle fut acceptée pour l’automne.

En offrant aux artistes émergents un cadre professionnel, une équipe de soutien et un artiste établi comme commissaire, le centre LOBE aide à la professionnalisation des artistes et Laïla a vraiment bénéficié de ce service.

Les leçons : Audace, nouvelles opportunités, flexibilité dans la pratique artistique, pousser les limites de confort

Laïla a eu l’audace de mettre au défi l’organisme pour qu’ils trouvent des solutions ingénieuses et hors de leurs habitudes pour permettre la diffusion de l’art dans leur ville où presque tout était fermé. À la suite de cette expérience, elle s’est dit que les artistes avaient la responsabilité de repousser les limites qu’on leur mettait, de prendre des risques. « J’ai eu plein d’amis artistes pendant la pandémie qui ont vécu des situations similaires, puis après cette expérience-là, je leur ai dit : shake-les! Parce que nous, on a juste rien sinon ».

Laïla et l’équipe du LOBE étaient vraiment satisfaits des nouvelles opportunités développées grâce aux contraintes imposées. Les liens créés avec l’agent publicitaire et l’équipe de la bibliothèque de Chicoutimi sont des relations avec la communauté qui vont perdurer et qui seront utiles dans le futur. L’expérience fut bénéfique pour tous les acteurs participants.

Avoir une pratique artistique flexible, avec l’utilisation de multiples médiums, fut très bénéfique pour Laïla. Son projet Fille de foin a vraiment pu s’adapter aux circonstances très particulières de la COVID-19.

En sortant l’exposition de la galerie, et en la diffusant dans la vitrine de la bibliothèque municipale et sur le panneau publicitaire, Laïla a poussé les limites de son confort. Étant issue d’une minorité visible dans une ville où il y a très peu de personnes racisées, mettre son image dans un lieu public l’a rendue mal à l’aise. Elle s’est rendue compte que pour elle, le centre d’artistes était une institution bouclier, un genre de « safe space » où la présentation de son art est supportée par la vision et la légitimité du lieu.

J’ai touché à l’inconfort, mais j’ai aussi observé qu’il n’y avait pas eu de conséquences. Parce que ce sont des peurs qui sont basées sur le passé et sur des préjugés. C’est un mixte de préjugés et d’expériences. Mais je suis vraiment contente de l’avoir fait.

Le partenariat entre le centre d’artistes LOBE et Laïla a démontré qu’avec un peu d’audace, et beaucoup de travail, les possibilités se multiplient. Comme dit Laïla: « Il faut prendre des risques à la place de dire que ce n’est pas possible de faire comme on fait d’habitude. Il faut être audacieux et essayer des choses qui n’ont jamais été faites avant. »

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Détails du projet
Page couverture du rapport intitulé Innovation et résilience dans le domaine des arts, de la culture et du patrimoine au Canada: Observations tirées de 29 histoires d'artistes et d'organismes qui ont fait preuve d'innovation pour trouver de la résilience durant la pandémie de COVID-19. Rapport de synthèse par Kelly Hill et Blanche Israël. Histoires par Anju Singh, Blanche Israël, JP Longboat, Kelly Hill, Margaret Lam, Melanie Fernandez, and Myriam Benzakour-Durand.